La mine d'argent de Puy d'Habert

Les chercheurs qui ont eu l'occasion de travailler sur le chartrier de l'abbaye cistercienne de Noirlac ont souvent fait mention d'un acte assez étonnant et unique en son genre dans la région, par lequel l'abbé de Noirlac et le seigneur Renaud de Montfaucon se sont partagé en 1228 les bénéfices d'une mine d'argent. Le texte précise qu'en cas de découverte d'autres filons, les conditions de ce partage seront reconduites. Le lieu de la découverte est même précisément situé au lieu dit "Podio de Haberto" ou "Puy d'Habert". Aucune charte postérieure ne parle plus de cette mine, ce qui laisse penser que son exploitation fut brève.
L'intérêt pour les métaux précieux et l'originalité du sujet a conduit certains de mes prédécesseurs à enquêter sur cette mine et à chercher à e situer l'emplacement. Deux auxiliaires se proposent à l'historien dans une telle recherche: la toponymie et la géologie. Consultés sur les possibilités métallifères du Berry, les géologues affirment qu'aucune couche géologique particulière ne peut déterminer la formation de matériaux argentifères dans la région. La mine de Puy d'Habert a peu de chances d'être retrouvée avec le concours de la carte géologique de la région.
La toponymie est plus prometteuse, à condition de savoir ce qu'on cherche. Le terme "puy", de tradition occitane, désigne en général et surtout de nos jours, une élévation du terrain, comme la zone des "Peux" de Vesdun. Le nom d'"Habert" oriente la recherche vers la région de la forêt d'Habert, près de Morlac. Or, l'observation du paysage montre qu'il n'existe pas de colline dans ce secteur et la géopolitique médiévale place le périmètre à l'origine dans les domaines potentiels de la seigneurie de Morlac et au début du XIIIe siècle, dans l'aire d'influence des seigneurs de Châteauroux, rivaux de Montfaucon. Les parages de la forêt d'Habert font de mauvais candidats pour accueillir notre mine.
En se replaçant au plus près des usages des contemporains de Renaud de Montfaucon, on observe un usage assez différent de la toponymie. Les noms sont moins nombreux qu'aujourd'hui, et balaient des surfaces très vastes. Le toponyme Habert peut avoir été employé pour désigner un territoire beaucoup plus large que la superficie de l'actuelle forêt d'Habert. Il suffit, pour illustrer ce principe, d'observer l'étendue actuelle de la forêt dite de Tronçais ou de celle de Meillant.
Le puy, quant à lui, ne désigne pas que les hauteurs au XIIIe siècle, mais aussi les flans de vallée. Les gens de Châteauneuf parlent de "Puy David" pour situer la léproserie locale, sur la rive opposée du Cher. Les travaux de la regrettée Pierrette Dubuisson ont montré que le Saint-Amandois avait conservé deux exemples de cette tradition, le Piot Gré et le Piot Doux, vers Arpheuilles, vraisemblables anciens Puy au Gré et Puy Audoux, dominant la vallée de la Marmande. Dans cette logique, la mine d'argent pourrait être à rechercher près d'une vallée.
C'est ainsi que le cheminement du chercheur recoupe l'observation d'un ancien archiviste ayant trié le chartrier de Noirlac. On lit, au dos de la charte originale, un ajout d'une autre encre et d'une écriture plus récente que celle du scribe médiéval "Bois de la Baume". Ce nom, qui évoque une caverne, est employé pour désigner une petite forêt qui occupe une partie de la rive gauche du Cher entre Noirlac et le Bourg de Bruère-Allichamps, dans lequel on connaît l'existence d'une petite grotte, réputée naturelle, dite grotte de la Loutonière. Sur place, si la caverne peut s'apparenter au premier abord à une perforation naturelle du socle calcaire au point que certains y ont vu un possible abri préhistorique, il est flagrant qu'une surface de travail a été aménagée devant un petit front de carrière à flanc de coteau, et que des coups de pics ont marqué par endroits la paroi de la cavité, qui parait avoir été soudée ou agrandie. Une autre observation, fort peu scientifique car elle n'a pas été recoupée, mais qui peut tout de même être évoquée, est la couleur rosée d'une efflorescence sur la pierre de la carrière, qui ressemble aux oxydes qui altèrent le plomb antique.
On peut donc avec quelque raison avancer l'hypothèse que la petite caverne de la Loutonnière est le fossile d'une ancienne activité minière avortée faute de ressources métalliques qui, par prudence, a été l'objet d'un accord entre ayant-droits dès l'origine des travaux. Le faible volume déblayé, l'absence à la fois d'essor économique autour de l'abbaye de Noirlac et de monnayage significatif frappé par Renaud de Montfaucon à cette époque prouvent que les revenus de la mine ont dû être très décevants pour les cisterciens et leur protecteur laïc.