Une peste noire et une éclipse en Berry au VIe siècle

Publié le par Olivier Trotignon

 

eclipse-totale.gif

L'œuvre de l'ancien évêque de Tours Grégoire, mort en 594 est d'une richesse irremplaçable. Outre des récits fondateurs de l'Histoire de France, comme ceux du baptême de Clovis ou du vase de Soissons, son Histoire des Francs abonde en petites anecdotes édifiantes qui rendent le travail du prélat tourangeau passionnant à feuilleter, même pour les novices en sciences humaines. Nous y relevons quelques mentions d'événements intéressant le Berry à l'époque mérovingienne, dont celle de phénomènes astronomiques et sanitaires très instructifs sur la mentalité de ces temps "barbares".
Dans son livre IV-XXXI, l'historien des Gaules relève que vers 570 se seraient produits des faits de nature apocalyptique, même si l'auteur ne les présente pas ainsi de manière explicite. L'ignorance presque totale des sciences naturelles, l'influence encore très marquée de la culture antique très attentive aux signes divins adressés aux hommes, la certitude de l'irruption tôt ou tard de l'Apocalypse conduisaient les anciens à associer des événements sans aucun rapport objectif commun et d'y voir des avertissements, toujours embarrassants à interpréter, du mécontentement de Dieu à leur égard.
Ainsi Grégoire de Tours combine dans un même chapitre trois manifestations exceptionnelles, une comète, une épidémie, et une probable éclipse de soleil ayant marqué le quotidien des habitants des régions centrales de la Gaule, Bourgogne, Auvergne et Berry.
La description de la comète est édifiante: une étoile qui a un rayon lumineux semblable à une épée, apparut une année entière au dessus de ces régions. Ces corps célestes posent un vrai problème aux historiens de l'astronomie, surtout si on ne peut croiser les sources, car les comètes sont, à de rares exceptions observables à l'œil nu, imprévisibles, et leur intensité diminue à chacun de leur passage près du soleil. Les paysans mérovingiens peuvent parfaitement avoir observé dans le ciel nocturne -peut-être même diurne- un astre vagabond n'ayant frôlé la Terre qu'une seule fois dont aucun astronome ne calculera jamais la trajectoire.
Plus obscure est la description d'un autre météore, que Grégoire de Tours affirme s'être produit plusieurs fois: des grandes clartés, trois ou quatre, apparurent autour du soleil. Les paysans appelaient cela des soleils. Au contraire, en octobre, le soleil perdit de son éclat au point qu'il devint sombre et terne, pareil à un sac. Si certaines conditions météorologiques en haute atmosphère peuvent expliquer la diffraction de la lumière solaire au point que se produise, pour les observateurs au sol, une sorte de mirage imprévisible, les astronomes savent parfaitement calculer les anciens (et futurs, d'ailleurs) alignements du Soleil, de la Lune et de la Terre pour dater d'anciennes éclipses et il est assez intéressant de noter que les services de la Nasa en signalent une, annulaire, le 1er septembre 536, dont l'ombre a traversé les régions citées par le chroniqueur. Les 35 années qui séparent l'éclipse réelle de la date annoncée par Grégoire ne sont pas une entrave. L'évêque a rassemblé des événements parfois distincts afin de donner plus de sens à son récit et n'a pas la prétention de l'exactitude. Il évoque même des embrasements d'étoiles -sans doute des étoiles filantes d'une brillance extraordinaire.
L'évêque n'exprime aucune relation directe de cause à effet entre ce que voient les hommes et le mal qui ne tarde pas à les affliger, car c'est inutile. Nul ignore en ces temps que la traîne d'une comète sème la mort sur la Terre et suffit à expliquer le déclenchement de grandes épidémies, et c'est pourquoi les deux thèmes se rejoignent dans une même séquence de la chronique tourangelle.
Grégoire n'est pas médecin, aussi décrit-il les symptômes du fléau en s'aidant de comparaisons. Le mal tue en deux ou trois jours, les malades sont saisis de délire et apparaissent, à l'aine ou à l'aisselle, des blessures telles des morsures de serpent. La mortalité qui oblige à creuser des fosses communes tant les corps des victimes ne peuvent être inhumés par des moyens classiques - sarcophages et cercueils, qui viennent à manquer - rappelle, comme les marques sur le corps des victimes, la terrible Peste noire qui ravage l'Occident jusqu'au début du XVIIIe siècle.

 

© Olivier Trotignon 2011

 

 

 

Publicité

Publié dans sources-littérature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
S
<br /> <br /> J'avais remarqué que Grégoire de Tours était souvent cité dans les références historiques, et vous avez certainement compulsé ses travaux. Par contre, je me demande sous quelle forme ses<br /> observations nous sont parvenues; textes manuscrits de la main de l'auteur, ou copies successives au cours des siècles comme c'était parfois le cas? Merci en tous cas pour cet intéressant article<br /> qui nous renvoie aux croyances de cette époque, où les gens interprétaient les phénomènes naturels autrement...<br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
O
<br /> <br /> Il me semble qu'il s'agit de copies, mais certaines sont datées d'avant l'an 1000. Peu de nos voisins - à part peut-être l'Espagne - peuvent jouir d'une telle somme de connaissances sur leur<br /> histoire des premiers siècles après Rome.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />