La christianisation des mégalithes en Berry

Avant d'entreprendre mes recherches sur la période médiévale, je me suis longtemps intéressé à la question des mégalithes. C'est dans les albums de photos prises à cette époque que j'ai retrouvé quelques clichés intéressant la période médiévale et un phénomène connu dans d'autres région: la christianisation des dolmens et menhirs berrichons.
Ma région n'est pas une terre de pierres levées, malgré une occupation importante du sol à l'époque néolithique. Seuls quelques ensembles de monuments sont visibles au nord et au sud de l'Indre, et dans le nord-est du Bourbonnais. Le Cher est aussi concerné, mais de manière plus ponctuelle, et aucun monument remarquable ne peut égaler les beaux dolmens des région de Vatan et Aigurande.
La christianisation des mégalithes s'est opérée selon deux pratiques. L'une s'est traduite par une destruction totale des monuments (menhirs abattus ou enterrés, tables de dolmens fracassées), l'autre, moins radicale, consistant à marquer les pierres préhistoriques de signes religieux. Des pierres levées ont été retaillées en calvaires (quelques cas en Bretagne) ou ont été plantées de croix ou gravées de signes de croix. Ces modifications datent, comme on le pense généralement, de la période médiévale et traduisent de la part des populations impliquées des sentiments sur lesquels la prudence commande de ne pas être trop catégorique.
L'ampleur des destructions n'est pas vraiment évaluée, et les désordres de construction constatés ne sont pas tous d'origine religieuse. Des pierres ont été déplacées pour des raisons cadastrales, réduites pour récupérer de la pierre, affaiblies par des mouvements de terrain et même les observations faites par les archéologues, seuls aptes à démontrer qu'un mégalithe a été victime d'une destruction volontaire par observation de la stratigraphie, ne peuvent garantir qu'il s'agisse d'une initiative spirituelle.
La prolifération de symboles chrétiens sur des pierres levées néolithiques est-elle une preuve de christianisation? Là encore, la relation n'est pas établie. Des clercs ont pu profiter de l'existence de menhirs dans leur paroisse pour dresser des calvaires solides, sans pour autant que ce geste ait une portée missionnaire. Plusieurs menhirs probables du département de l'Allier sont porteurs de croix, mais sont aussi situés sur des limites parcellaires (que leur présence a certainement engendrées). Un menhir crucifère peut être une limite paroissiale ou judiciaire, paroisse et justice qui ont pu fixer leurs limites à partir de ce menhir.

Reste qu'il y a des cas, à défaut d'être incontestables, qui demeurent troublants. Le dolmen du Chardy, dans les alentours de Montchevrier/Saint-Plantaire, dans l'Indre, est isolé en plein champ, dans une zone très faiblement peuplée. Ce mégalithe a subi deux altérations post-néolithiques: quelqu'un a tenté d'y tailler une meule de moulin, et une croix profonde y a été gravée. Pour la meule, on comprend qu'un meunier ait trouvé pratique d'exploiter une pierre hors sol pour équiper son moulin. Pour la croix, sa présence n'a pas d'utilité flagrante. L'hypothèse d'une christianisation peut-être envisagée.

Si on retient cette dernière formule, les questions qui restent en suspens sont l'identification de ce contre quoi le clergé a lutté en signant ces pierres, et quand il l'a fait.
Certains voient là le signe de la persévérance de cultes païens dans des secteurs ruraux et forestiers reculés, bien après la christianisation des régions urbaines. Faute de pouvoir éradiquer ces superstitions, les clercs auraient changé les symboles de manière à donner aux pratiques populaires des apparences d'orthodoxie. Cette thèse concerne aussi les multiples saints ruraux, dont certains semblent le reflet de divinités gallo-romaines.
L'autre volet de ce dossier est de savoir quand ce actes se seraient produits. Si on démontre que la pratique remonte à l'époque mérovingienne, l'affaire s'inscrit dans le sens de l'Histoire. Si ces christianisations sont plus tardives, cela implique que les campagnes et forêts berrichonnes du haut Moyen-âge connaissaient un équilibre spirituel sensiblement plus complexe que ce qu'on imagine le plus souvent.
Un dernier point mérite qu'on s'y attarde: pourquoi et comment des monuments élevés pour certains 5000 ans avant le Christianisme sont-ils restés porteurs de valeurs religieuses si tardivement? L'historien n'apportera des hypothèses que pour tempérer certains délires mystiques qui verraient volontiers des confréries secrètes transmettre des secrets pluri millénaires de druide en druide depuis l'aube des temps.
Que les druides aient eu une influence sur la question n'est pas absurde. Les sources antiques parlent d'autels en pleine nature et les Gaulois n'étaient pas aveugles: les mégalithes ont pu les attirer. On envisagera comme plus probable la transmission de légendes populaires, un peu comme des très anciens mots sont restés dans les lexiques, de génération en génération, avec toutes les torsions imaginables par rapport au savoir d'origine.
© Olivier Trotignon 2013