Des noms féodaux dans la toponymie locale
Certains toponymes urbains et ruraux conservent intacte une forme grammaticale médiévale qui associait, sans préposition, un lieu, un objet, ou une institution à son propriétaire ou patron. On parle par exemple d’hôtel-Dieu et non pas de maison de Dieu, pour désigner les anciens hôpitaux.
Cet usage s’est maintenu dans plusieurs lieux en Berry et beaucoup d’entre nous utilisent, parfois sans le savoir, des noms d’anciens seigneurs locaux quand ils parlent des lieux qu’ils fréquentent.
Voici quelques exemples choisis parmi les plus significatifs relevés sur les cartes de la région.
Châteauroux
Souvenir de l’ancien Château-Raoul des seigneurs du même nom. Dans la tradition familiale des plus anciens féodaux connus sur cette place, les Déols, Raoul désignait l’aîné des fils du seigneur.
Boisroux, vestiges d’une ville-franche fondée près de Lignières, dans le Cher, procède du même principe.
La Roche-Guillebaud
Sujet de plusieurs billets sur ce blog, la petite forteresse située dans la vallée de l’Arnon érigée et longtemps tenue par la famille Guillebaud, d’origine marchoise, conserve, sans déformation, sa forme éponyme originelle.
Pas très loin, la Forêt-Mauvoisin porte non pas le nom, mais le surnom familial des chevaliers qui l’occupaient depuis au moins le XIe siècle.
Bourbon-l’Archambaud
L’une des plus vieilles cités du Berry, puis du Bourbonnais médiéval accueille pendant plusieurs siècles une famille qui choisi le patronyme Archambaud pour désigner ses aînés.
Bois-Sir-Amé
Tordons une fois encore le cou à la légende qui prétendait qu’Agnès Sorel accueillait Charles VII dans les murs de ce château en lui tendant une coupe et lui roucoulant: “Bois, sire aimé”. Le Sir Amé du toponyme est un seigneur du XIIe siècle, Amelius de Charenton, tenant la motte castrale voisine de la forteresse.
Menetou-Salon
Dès le XIe siècle, un des familiers du vicomte de Bourges est connu comme seigneur du lieu. Les actes contemporains le désigne sous le nom très rare de Sarlon. Le “r” de Menetou-Sarlon, qui écorchait le palais, a été abandonné avec le temps.
Les Aix-d’Angillon et la Chapelle-d’Angillon
En fondant ces deux places, le seigneur Gilon de Sully, originaire de l’espace ligérien, ajoute ces paroisses berrichonnes à la liste de ses fiefs. Le dominus Gilo, ou dam Gilon (même étymologie que Dompierre -saint Pierre- ou Dammarie -sainte Marie-) devient d’Angillon.
Chalivoy-Milon
Connue surtout pour son église/priorale comptant parmi les plus belles fresques romanes de la région, Chalivoy a la particularité d'avoir fossilisé le nom d'un potentat carolingien local, Milon, connu dans les années 80 du IXe siècle. La rareté de la documentation conservée depuis cette époque rend d'autant plus exceptionnel ce croisement d'informations
Le phénomène ne touche pas que la féodalité. Des prés, bois ou vignes, tenus par des paysans, connaissent le même sort, ce qui rend difficile l’interprétation de toponymes comme le Bois-Renard. S’agit-il d’un bois propriété du seigneur Renaud de Montfaucon, le bois exploité par un dénommé Renaud, ou Reynart, ou encore une désignation récente en relation avec les animaux qui y creusaient leurs terriers?
Ce phénomène concerne beaucoup d’autres régions françaises, et il peut être intéressant de chercher à remonter aux origines féodales de certains noms de lieux.
© Olivier Trotignon 2015