Les actes perdus de l’abbaye de Loroy
L’activité d’historien médiéviste conduit parfois à la découverte de curieuses anecdotes bien au-delà des cadres de recherche qu’on s’est fixés, et en voici une, justement, qui a particulièrement retenu mon attention. Les temps actuels étant à la morosité, je sors pour un instant du thème habituel de cet espace pour vous conter la belle histoire de monsieur P.
Monsieur P. était originaire de la petite ville berrichonne de Dun-sur-Auron et suivait des études à Paris. Comme beaucoup d’étudiants, m. P. faisait attention à son budget, ce qui ne l’empêchait pas de fréquenter une petite officine spécialisée dans le commerce de vieux papiers, en particulier des lettres autographiées, auxquelles il accordait beaucoup d’intérêt.
Un jour, c’est un lot assez atypique qui éveilla son attention. Une personne avait déposé et mis en vente un carton contenant plusieurs actes médiévaux issus du chartrier de l’abbaye cistercienne de Loroy, dans le département du Cher. Hélas, le prix demandé par le vendeur dépassait de très loin les moyens de m. P., qui dût se résoudre à abandonner tout espoir d’acquérir ces rares pièces d’archives.
Quelques temps après, rentrant en Berry par le train, l’étudiant berrichon eut besoin de monnaie. S’adressant à un commerçant de la gare d’Austerlitz, celui-ci refusa de le dépanner et l’envoya à un guichet de loterie. Monsieur P. acheta un billet de la dite loterie, empocha sa monnaie et sauta à l’heure dans son train. Bien plus tard, revenant à Paris, m. P. retrouva le billet, dont il avait oublié l’existence, dans la poche de son manteau. Par curiosité, il repassa par le kiosque comparer les numéros et là, sa surprise fut à la hauteur de l’improbabilité de l’évènement : le modeste ticket auquel il n’avait prêté aucun intérêt pendant son séjour à Dun était non seulement gagnant, mais était LE billet gagnant du tirage au sort. Notre étudiant se retrouva bientôt avec une somme confortable en poche et se souvint de cette liasse de parchemins convoitée quelque semaines plus tôt chez son bouquiniste. La chance était décidément de son coté. Les actes médiévaux n’avaient pas trouvé preneur et m. P. put faire l’acquisition du lot dans sa totalité.
Des années plus tard, l’ancien étudiant, considérant cette partie de sa collection, eut la généreuse initiative d’en faire don aux Archives départementales du Cher, joignant à ce geste une très jolie lettre racontant par le détail son lien avec ces textes, lettre que j’ai pris la liberté de résumer dans ce billet.
Ces actes, au nombre de huit, la plupart en latin, n’ont bien entendu pas révolutionné nos connaissances sur le monastère de Loroy, mais leur retour vers les collections publiques doit être salué, autant pour le geste de son auteur que pour l’exemple qu’il donne.
© O. Trotignon 2020