Toponymes méridionaux en Berry du Sud

Tandis que je préparais ma maîtrise d’histoire médiévale, au milieu des années 80, j’avais eu la chance de rencontrer Pierrette Dubuisson, éminente linguiste régionale qui, la première, m’avait fait remarquer la présence de fossiles toponymiques d’une langue ancienne apparentée à l’Occitan, très au nord de la zone où les chercheurs placent le contact entre les parlers du Nord et ceux du Sud. Depuis, les recherches entreprises par d’autres linguistes – je pense en particulier à ma camarade d’université Guylaine Brun-Trigaud – ont mis en lumière l’existence d’une vaste aire s’étendant du Bourbonnais aux Charentes où était communément parlé le Marchois, une langue originale proche des dialectes occitans. Si les enquêtes auprès d’anciens locuteurs ont permis de situer avec une certaine précision la limite entre cette langue et les parlers berrichons à l’époque contemporaine, le dessin de cette limite à l’époque médiévale n’est fait que d’hypothèses. Un toponyme facile à identifier, le mot « puy », peut permettre d’affiner notre perception de ce phénomène.

Du latin « podium », ce mot est aujourd’hui décliné en France méridionale sous plusieurs orthographes. En Berry, aux lisières de la Marche, nous connaissons le terme « peu », qui rivalise avec « Puy » tout en étant bien reconnaissable mais plus on se dirige vers le nord, plus le mot se déforme jusqu’à s’effacer. Je relève des « pieds » (le Pied de Coust, à Coust, dans le Cher et le Pied de Nid, près de Saint-Bonnet-Tronçais, dans l’Allier) associés à des reliefs qui feraient sourire un montagnard, mais qui saillent dans le paysage. Dans la vallée de la Marmande, deux lieux-dits voisins, le Piot-Doux et le Piot-Gré, sont de mauvaises transcriptions phonétiques d’un Puy-Audoux et d’un Puy-au-Grés, les topographes ayant rencontré quelques soucis avec la prononciation des gens du pays.

Nous sommes là à la frontière géologique avec le Bassin parisien. La grande cuesta qui le limite au sud pourrait bien être la ligne de démarcation entre les deux espaces linguistiques que nous cherchons. Pourtant, la possible similitude entre la frontière des dialectes et des paysages fait long feu pour un peu qu’on s’attarde sur des indices livrés par des actes médiévaux.
J’avais, il y a longtemps, repéré deux noms de lieux aujourd’hui disparus des cadastres, mais bien connus au XIIIe siècle, Puy-d’Habert, près de Bruère-Allichamps et Puy-David, siège de la léproserie de Châteauneuf-sur-Cher. L’ancien archiviste Hippolyte Boyer, dans son Dictionnaire topographique du département du Cher, avait fait, lui, une moisson beaucoup plus riche et surtout très instructive.
Restant au sud d’une ligne médiane passant par Bourges, nous trouvons d’anciens puys vers Lignières, Civray ou encore Ourouër-les-Bourdelins, mais son inventaire concerne aussi le Nord du département, sur trois secteurs géographiques distincts.
Dans les alentours de Bourges, Saint-Doulchard, Saint-Palais, Quantilly, Vasselay ou encore Ivoy-le-Pré apparaissent dans l’inventaire.
La région de Vierzon, dont Vierzon même, plus Cerbois, Vouzeron, Massay et Nohant-en-Graçay connaissait des toponymes en « puy ».
Encore plus au Nord du département, dans les reliefs bien marqués du Pays-fort et du Sancerrois, des puys médiévaux sont signalés sur les communes de Jars, du Noyer et de Barlieu, la paroisse la plus septentrionale de notre liste.

Si on résume la situation, les puys sont fréquents en Bourbonnais et en Marche berrichonne, deviennent presque méconnaissables en Boischaut et disparaissent presque totalement de la toponymie contemporaine en Champagne berrichonne et en Haut-Berry, mais étaient bien présents au Moyen-âge lorsque la plupart des textes qui nous restent ont été composés (soit entre le XIe et le XIIIe). Hasard des dates ou relation étroite entre les deux évolutions historiques, c’est également à cette période que la monarchie capétienne assure son emprise politique sur la région, à partir des achats de villes et de terres conclus par le roi Philippe premier. Il faudrait bien entendu élargir l’observation à d’autres indices linguistiques, mais il semble que les parlers méridionaux sur lesquels se penchent mes consœurs et confrères linguistes aient couvert une zone beaucoup plus étendue qu’on se la représente généralement, avant de céder la place aux dialectes du Nord portés par une monarchie conquérante.

extraits de cartes topographiques: site Géoportail
© Olivier Trotignon 2018